Hommage à Claude VIGÉE

Il n’a pas disparu

Il est.

Hic et nunc, ce sens vital indomptable. Indompté.

Héritier des stoïciens, de Montaigne et des humanistes rhénans, il a accepté sa réalité temporelle en trois dimensions : passé, présent et futur sans illusions certes pour s’inscrire dans la totalité du temps celui de l’enfance, des errances dans les terres de la Dispersion, du Divin.

Claude Vigée se déplace dans cet espace avec cette propension à chercher un équilibre, à créer un lien entre l’enfant habité qu’il n’a jamais cessé d’être et l’Autre lui-même, observateur du monde, chercheur d’un ailleurs dans une autre dimension temporelle.

« Mon œuvre est une longue délivrance du souffle, et si j’ai cherché, contre l’enfermement, la persécution et l’exil, à exhumer un buisson ardent sous les eaux nocturnes du temps, c’est pour moudre sans fin dans ma propre gorge le grain de la parole vivante et en partager la farine ».

 

En quelques phrases, la magie de son Verbe fait surgir l’enfant de la Bible, né Claude André Strauss en 1921 d’une famille juive de Bischwiller établie en Alsace depuis trois siècles. En traduction « Strauss » signifie littéralement « bouquet, gerbe, brassée » qui évoque les fleurs, les arbres et pour Claude certainement les mots puisés, dispersés, rassemblés dans cinq langues : le dialecte alsacien, le yiddish, le français, l’anglais, l’hébreu appris à quarante ans à son  retour biblique  à Jérusalem.

Claude Strauss, entré en résistance en 1940 au sein de l’armée juive toulousaine choisira ‘Hay-Ani (Vie j’ai) pour s’affirmer vivant alors que triomphe la mort.

« Comme mon aïeul Jacob sortant du gué Yabbok vainqueur mais blessé, après le combat avec l’ange, je boite, mais vie j’ai, moi aussi ! Désormais Claude Vigée sera mon nom, celui d’un poète juif ».

 

Mais après tout  boiter n’est pas pécher. Pendant près d’un siècle il tracera sa voie singulière entre poésie, essai, traduction, commentaire de la Bible sans jamais renoncer à son amour lucide de la vie, son amour exclusif des mots, du langage en cinq dimensions.

Etrangement il me vient une citation de Buffon développée dans un article : La parole fondatrice et créatrice, in Akademos, 2016.  

« Le langage est de l’homme même » autrement dit il est un prolongement immatériel de son corps matériel et émotionnel. Le majestueux cortège des mots évoque l’Histoire de l’humanité en parallèle celle de Claude Strauss/Vigée qui épouse ce tragique XXe s. et qui verra – à cause ou grâce aux 42 500 camps nazis ouverts entre 1933 et 1945 – la fondation en 1948 d’Eretz Israël. Terre promise, paradis espéré, avant d’entamer une realpolitik pour survivre aux conflits loin du rêve initial.

 

Quel impact sur le poète juif Vigée, nomade perpétuel entre cinq langues et trois continents : 18 ans en Alsace et en Amérique, 20 ans à Jérusalem ? Une œuvre humaniste, saturée « de souffles divers » dira-t-il comme une expiration de son âme partagée entre l’immanence et la transcendance.

 

 

 

 

Heimat des Hausches, endlos

Terre natale du souffle, sans fin

Sans rives ni frontières

La rivière du souffle coule

Taciturne, sous la chape d’argile crue,

la demeure du sang.

Le corps muet me tourne sur sa roue.

J’habite la maison d’un potier du silence.       (Pâque de la Parole, Flammarion, 1983)

Potier du silence, Claude Vigée évoque ici Soufflenheim, pays des artisans potiers dans une symbolique à la fois de la création et des mots.

Ce « souffle » est aussi celui de Dieu, inspirateur nommé et innommé de toute son œuvre comme s’il était en charge de le révéler.

 

C’est ici qu’il faut citer quelques unes de ses prestigieuses distinctions : Prix international Hebel, 1984 ; le Grand Bretzel d’Or d’Alsace, 1993 ; Prix de l’Académie française, 1996 ; le Goncourt de la poésie, 2008 ; Prix national de la poésie, 2013 ;

et parcourir la liste de ses éditeurs : Gallimard, La Nuée bleue, Arfuyen, Flammarion, Grasset, Elster Verlag ; enfin citer sa magistrale traduction de Rilke et ses interprétations de Goethe (L’art et le démonique, sujet de sa thèse).   

Il faudrait aussi … dresser la longue liste de ses œuvres. D’autres l’ont fait bien avant moi. Vous me pardonnerez de vous renvoyer vers Wikipédia.

 

C’est vers l’Homme, l’éblouissant magicien des mots, l’oiseau migrateur, que je souhaite vous entraîner, entré dans ma vie au début des années 1980 peut-être au cours d’une séance à la Société des Ecrivains d’Alsace, Lorraine et du Territoire de Belfort, fondée en 1928.

Personne ne sortait indemne d’une conversation avec Claude, tenue à voix douce, au phrasé souple et ferme, l’œil en perpétuel mouvement. Toujours cette manière particulière de ciseler le VERBE dans une spirale langagière quasi hypnotique.

 

Dès l’été 1952, lors d’une soirée poétique, Camille Claus l’un des grands peintres d’Alsace du XXe s., mais aussi poète, se fit prophète : « J’ignorais tout de son œuvre. Mais quelle modulation de branches, d’espaces dans son visage doux et calme. Aurais-je pu le dessiner ? Peut-on retenir les traits de celui qui a écrit : l’homme est taillé dans la substance des étoiles ? Le connaître, c’est déjà pressentir mille vies éblouissantes et obscures. Sans mots, sans phrases, de tout son être, il est présent ».

 

Comment devient-on poète ?

Peut-on imaginer paysage plus inspirant que celui du pays de Bischwiller, sise en Alsace du Nord, près du Rhin, entouré de l’une des plus vastes forêts de France, de grasses prairies giboyeuses, de châteaux-forts impressionnants et, depuis le XVIIe s., fief des ménétriers ?

 

Quand Claude Strauss naît en janvier 1921, Bischwiller est sans doute sous la neige enchanteresse d’un paysage à jamais engravé dans son cœur. A l’adolescence il prit sa plume pour ne plus jamais la quitter.

« Les corolles naïves de mon avant-printemps alsacien furent cueillies vers quinze ou seize ans, dans les bois givrés de Gries ou de Marienthal où je faisais l’école buissonnière, à l’insu de mes parents comme de mes maîtres. Ces textes, à l’écriture incertaine jusqu’à la gaucherie, sont ce qui subsiste de mes premiers essais poétiques, détruits lors de l’occupation nazie en Alsace »… 

Ces textes de son adolescence qu’il juge maladroits, infantiles, Claude les avait envoyés à Virginia, sa correspondante à New York.

Quelquefois, même en temps de guerre mondiale, il est des miracles… En 1943, après la déroute, l’exode dans le Midi, les persécutions hitlériennes, sa fuite en Espagne, l’émigration aux Etats-Unis, Virginia lui a remis les feuillets qui tant déjà disent de l’homme, de sa poésie, de son attachement à sa Terre.

 

MON JARDIN : C’est un petit jardin entouré d’un grand mur

Avec un vieux bassin et des parterres vides

Avec un vieux prunier dont le fruit n’est pas mûr

Car les hivers sont gris et les longs soirs humides…

… Mais le soleil par un beau matin de printemps…

… Une abeille bourdonne autour du jardinet…

… Le temps est revenu, le temps de nos amours,

Les muguets sont en fleur dans les plus sombres cours !

Voilà ce qu’a chanté sans fin mon cœur en liesse…     (Bischwiller 1937)

 

Cette même année 1937, comme s’il fallait fermer le livre de son enfance avant la débâcle, Claude perd son grand-père :

«Grand-père, tu n’es plus, toi mon bon camarade, mon vieil ami fidèle ! Grand-père tu n’es plus : écoute ton enfant, ton petit qui t’appelle et dansait sur tes bras quand il était encore un tout petit enfant. Plus jamais… Mais ne crains rien, grand-père, car jamais il ne t’oubliera, ton petit. Il reviendra toujours fleurir la tombe du grand-père d’une couronne d’églantines, avec un caillou de granit. »  Du bec à l’oreille 

 

L’adolescent de 16 ans n’oubliera jamais cette figure tutélaire, gardien de ses racines alsaciennes et juives. Tout au long de sa vie il mettra sur son œuvre un caillou de granit en signe de fidélité et d’espérance.

 

En cette veille de guerre il écrira encore à sa maman :

Les bêtes, la maison, les choses,

Et ceux qui pouvaient m’être chers,

Doivent ignorer l’humble cause

Et les sanglots de mon départ.

 

Presque soixante ans plus tard paraît « La maison des vivants » qui désigne, superbe paradoxe, le cimetière en hébreu. Claude y rassemble les photos de sa famille intimement liée à l’Histoire, un livre de poésie « aiguë et de prose serrée et lumineuse, méditation ludique sur le travail et le sens du temps ».

Un autre caillou de granit comme le fut « Du bec à l’oreille » en 1977 et «Un panier de houblon» en 1994.

Le besoin de recréer un monde si cher à son cœur pour vivre et survivre.

 

On peut se poser la question : Que serait Claude Vigée sans la poésie, cette respiration de l’âme, cet ailleurs à la fois paradis et enfer, cette transmutation de la réalité en langage des anges ?

Du bannissement géographique à l’arrachement linguistique, Claude a choisi la transcendance. Explicitement un mouvement ascensionnel de l’âme vers l’Innommé.  

 

« Si mes poèmes, mes récits, mes témoignages vont servir à quelque chose, n’est-ce pas à nous frayer un sentier vers le lieu de la confiance première ? Et puis à forer, par un rebondissement inouï, l’autre chemin, contraire mais parallèle : un chemin qui serait le frère jumeau du premier. Celui de l’ouverture au temps et à l’espace habité de ce monde, au sein duquel nous nous enfonçons comme un fleuve s’écoule vers l’océan, en y répandant au passage la semence de ses grandes eaux qui étincellent dans le soir montant, et fécondent librement le ventre de la terre. » (Dans le silence d’Aleph)  

 

 

L’arrachement linguistique.

 

La première langue de l’auteur fut le judéo-alsacien «saturé de substance» dira-t-il,  pratiqué encore à l’époque dans les communautés hébraïques et par son grand-père maternel originaire de Seebach. Oublié, renié par les bouleversements de l’Histoire, il a aujourd’hui pratiquement disparu. La pratique du français, « la langue du dimanche », était occasionnelle, imposée à l’école au moment de la naissance de Claude.

Comment passer de l’une à l’autre, d’une musique à l’autre, d’un accent à l’autre sans se renier ? Quel était l’accent de l’instituteur ? Cet accent qui a eu tant de mal à quitter le gosier des alsaciens, un accent tant moqué à Paris. Peut-on comprendre un certain « mutisme » qui allait  jusqu’à la douleur ? Douleur de la singularité, de l’exclusion, du renoncement.

La conquête de la parole, la délivrance du souffle, la sortie de cette « infirmité linguistique » comme il le dira, fut un combat mais aussi la réaffirmation de son identité première, voire le sel de son œuvre. Apprivoiser le sens des mots – une expérience qu’il a dû renouveler pour l’anglais et l’hébreu – sont aussi des écoles du silence « providentiel si l’on en tire force et substance pour de plus hautes métamorphoses » écrit Jean-Paul Sorg (philosophe, poète).  

Préserver sa langue maternelle – cette « langue du plaisir » comme le dira son alter ego Adrien Finck[1] – fut la source jaillissante de sa manière singulière de s’exprimer  pour laquelle on aurait tort d’oublier l’influence du yiddish.

 

« Patois et dialecte, reliquats d’une existence proche du sol natal, sont de bonnes écoles de silence… Cette réalité première affleure, avec une peine et une lourdeur qui sont l’indice de l’authenticité, dans notre dialecte fruste, pauvrement articulé, au vocabulaire réduit à l’essentiel, inapte à la formulation de toute notion abstraite… Dans la période où se forme l’esprit, nous sommes affligés là d’une sorte de pré-langue, enfantin par nature, qui conserve à travers la désignation naïve du visible, un reste de leur dignité première aux choses d’ici-bas ».

 

Comment passer du langage « enfantin » hérité de son éducation à une langue adulte, ciselée, foisonnante, sur-étagée, Claude Vigée s’en explique :

«La situation du poète alsacien d’expression française… comporte peut-être de grands avantages intérieurs. Son manque de moyens à l’origine, sa longue paralysie expressive due à la carence des éléments fondamentaux du langage, la lutte qu’il doit soutenir au départ contre le mutisme dans l’ordre de l’art, ces douteuses richesses négatives peuvent, s’il ose en saisir le sens spirituel, dur mais purifiant, lui servir un jour de garantie, de vérité humaine et poétique ».

 

Poussé par les convulsions de l’Histoire, Claude au risque de périr, a accepté, osé de sa langue matricielle « briser ses bornes étroites » franchir les grilles de son jardin alsacien pour devenir un poète universel.

Le français, la langue imposée

 

Imposé puis aimé, le français lui a ouvert les portes du vaste champ des auteurs du siècle des Lumières dont Montaigne, l’inspirateur, l’exploration de la littérature des auteurs classiques mais aussi contemporains : Saint John Perse, rencontré en 1948 à Washington, Albert Camus à Paris, Yves Bonnefoy entre autre. Il a tiré profit de sa culture « triphonique » pour Goethe et Rilke dont il sera l’un des traducteurs.

Il insiste sur la découverte en Amérique de Benjamin Fondane, né en Roumanie en 1898,  réduit en cendres à Auschwitz : « Un exilé lui aussi… Mon ULYSSE qui égale ce que l’on a composé de plus vertigineux, ne cesse de m’accompagner »…

Ce paragraphe nous engage à relire « La délivrance du souffle » et « L’extase et l’errance » où l’auteur révèle longuement les vertus de l’alliance entre la prose et le poème qui fait « jaillir des cristaux translucides et parfaits, hors de la matière amorphe et grise de l’écrit ».

 

L’une et l’autre forme littéraire s’enchevêtrent, se répondent jusqu’à l’essoufflement de l’auteur et souvent du lecteur. Essoufflement ? Le mot exact pour traduire le passage d’une langue à l’autre pour une même émotion, une même douleur, suivi bien plus tard par un commentaire ouvert sur d’autres horizons. Le souffle. Toujours…

 

« Hors du labyrinthe bourbeux de la prose, tourné vers le soleil où le vers et le rythme se consument, je n’ai jamais cessé de glisser sur une corde raide, à la limite de la chute et de l’effusion ».

 

 

Quelle est la place de l’hébreu dans son œuvre ?

 

Pratiqué pendant plusieurs siècles dans les campagnes, le yiddish, apparenté au dialecte alsacien à 75% d’origine germanique, est enrichi d’un apport important de l’hébreu biblique lui-même composé d’un ensemble de dialectes issus des tribus.

C’est dire le « pittoresque » de ce langage dont l’usage s’est perdu dans le quotidien pourtant retrouvé, avec bonheur, dans les blagues typiquement juives. Mais ceci est une autre histoire.

Si l’oreille de notre poète est formée dès son enfance par plusieurs idiomes, sa manière de s’exprimer l’est aussi tant le yiddish est coloré, truffé de mots intraduisibles, de proverbes, de poèmes et de chants populaires, de comptines et de digressions à l’infini… Une marque indélébile qui devient un style propre au prosateur, au poète.

 

Pour le « rôdeur des frontières » comme il se définit lui-même, confronté à ses exils, il n’eut pas de peine à s’exprimer en allemand et en anglais. Nommé en 1960 à l’Université hébraïque de Jérusalem il se mettra à étudier l’hébreu. Il a 40 ans. Il peut lire la Bible et se débrouiller dans la vie courante, « mais il fut incapable de s’en servir pour l’écriture d’une œuvre littéraire personnelle ».

 

 

 

 

Amérique

 

C’est en 1939 que la vie bascule pour des millions d’hommes et de femmes, pour Claude Vigée et sa mère qui fuient à Toulouse où il suivra son cursus d’étudiant en médecine jusqu’en 1942. Il participe à l’organisation de la résistance juive en adhérant à l’Armée juive et fait partie d’un cercle de jeunes écrivains et poètes. Ses premiers poèmes « La lutte avec l’ange » paraissent illégalement dans la Revue de la Résistance éditée par Pierre Seghers.

 

La montée du nazisme, le décret de Pétain qui décrète le statut d’exclusion des Juifs en 1940 accélèrent le départ avec sa mère à partir de Lisbonne pour New York. Ce sera la fin de ses études de médecine. Il étudie donc les Lettres et obtint son doctorat avec sa thèse « Le démonique chez Goethe ». Claude Vigée fait une brillante carrière universitaire, professeur en langues et littératures comparées de 1946 à 1960 à l’université de Brandeis où il est nommé directeur du département de langues romanes.

 

« En Amérique, j’allais connaître un second enfermement, encore plus terrible que celui de l’Alsace et de la guerre. J’ai débarqué à Columbus, dans l’Ohio, et il m’a fallu résister presque vingt années à la tentation de renoncer au français, une langue pourtant imposée. En attente d’une délivrance, poète et juif, perdu entre deux  continents, j’ai survécu parmi les ruines ».

 

C’est aux Etats-Unis qu’il écrit : les poèmes « Canaan d’Exil, La Corne du Grand Pardon, L’été indien ». Ce fut un moyen de ne pas oublier la « verte enfance du monde ».

 

Mais en ces lieux d’exil, on apprend l’attente. La privation prépare un temps nouveau.  

« Du ciel, dans la clarté du vide qui aspire. Père descendu dans la lourde terre, Tes enfants n’ont pu fermer ta paupière. Pour nous la retombée est déjà la plus forte. Ce jour de nulle part en vain cherchait son lieu hommage au père si loin… dans Canaan. »

 

Il n’a pu oublier pourtant son long exil aux USA :

« Ces années-là font partie de mon itinéraire humain. Mon pays c’est un monde entier, il englobe la totalité de ma conscience et de mon parcours inconscient. J’ai essayé de condenser tout cela dans un court poème de l’Eté indien.

La souffrance est aussi un royaume de l’homme, l’absence une présence, et l’exil un foyer ».

 

Jérusalem

 

Il faut relire : « Vivre à Jérusalem : une voix dans le défilé », « Les orties noires ».

 

Ce sont 25 années dans un Etat et une ville qui ne sont pas comme les autres cités et Etats du monde. 25 ans d’espoirs, de drames : la guerre des Six jours (1967), la guerre de Kippour (1973), le guêpier du Liban, Sabra et Chatilla (1982)

 

La guerre, l’effroi, la mort. Encore. C’est sous les bombardements que Claude Vigée écrit d’une traite « Les orties noires » son œuvre la plus violente, la plus déchirante. Un cri de révolte poussé dans la langue de ses tripes : l’alsacien.

 

Un requiem pour sa terre natale confondu avec celui de sa terre d’exil qu’il dédie à Adrien Finck, un autre chantre de la langue.

 

« A propos, dites-moi, qu’est-il donc advenu

De ces petits garçons, de ces filles mignonnes,

Qui jadis, avec moi, étaient assis en rond,

Si sages, si tranquilles,

Sur les gradins de bois, un rang derrière l’autre….

… Qu’est-elle devenue, leur tendre chair d’enfant ?

On l’a vendue, traquée, meurtrie et torturée… »

 

Claude Vigée en fera lui-même la traduction comme pour ses autres œuvres écrites d’abord en dialecte.

 

Un couple mythique  

 

Dans la mémoire littéraire demeurent, indissociables, Claude et sa cousine Evelyne/Evy, épousée en 1947 à New York. Le même regard comme des « éclats de lune », les mêmes silhouettes, fragiles et fortes, une même jubilation devant la nature, une palpable fusion charnelle et spirituelle d’un couple qui rejoint dans la littérature le mythe de Béatrice et de Dante, d’Elsa et d’Aragon.

Leurs enfants, Claudine et Daniel, leur offriront d’autres filles et fils de la tribu de Jacob pour leur plus grand bonheur.

Un bonheur temporel. Après de longues années de maladie, Evy a rejoint le chœur des anges. Ce 22 janvier 2007, Claude, au cimetière des vivants de Bischwiller, s’exprime dans sa langue de cœur et de foi : « Ma chère Evy est morte, le plus vif de moi-même. Nous nous reverrons (nous nous retrouverons) peut-être quand même encore une fois. Là-bas tout au fond, dans le noir »…

La solitude ? Claude la bercera de sa poésie, la caressera de ses souvenirs à jamais liés à Evy, l’enrichira de sa Sagesse, de sa Foi, de ses Espoirs. Vie j’ai… jusqu’au dernier souffle.

« Depuis sa mort, il y a déjà treize mois, Evy est devenue un prunellier en fleur, une ronde d’hirondelles nocturnes, un cadavre solitaire pourrissant dans l’argile et le sable, une armoire close pleine de ses habits abandonnés, les piles d’assiettes peintes et de casseroles bosselées dans notre petite cuisine – elle est devenue tout cela : tout, sauf Evy. Serait-ce pour elle seule, à partir d’aujourd’hui, qu’il n’y aura plus jamais d’Evy ? C’est là le plus grave, le plus terrible de tout. Etat civil : personne. Mais peut-être ce nom est-il dorénavant pour elle le plus léger, le plus joyeux, le plus divin ? Ainsi monte en moi aujourd’hui, pour elle, ma prière muette ». (Langue d’amour. Poésie 1940-2008. Association des Amis du Musée de la Laub)

Nissim, le prince aux miracles

            Claude Vigée, l’un des grands poètes du XXe s., n’a jamais manqué de s’intéresser aux écrivains d’ici ou d’ailleurs, de leur tendre la main à l’occasion.

Ce qui me permet de relater un miracle personnel.

En 1980, au cours d’un voyage en Israël avec Monseigneur Pierre Bockel, archiprêtre de la Cathédrale Notre Dame de Strasbourg. Nissim qui n’était pas Nissim, était à mes côtés dans l’avion du retour. Il m’a raconté son histoire qui s’est accrochée à mon âme. J’ai choisi son prénom par hasard. Claude l’a traduit : Nissim, le prince aux miracles.  

Claude était un ami. Il ne pouvait être que mon préfacier. Sa première question au cours d’une longue correspondance : une goïe met en scène un Juif rescapé d’Auschwitz ? Il redoutait une caricature. Le miracle – la conversion de l’auteur et de son héros – eut lieu sous la Soucca érigée par Nissim pour ses amis alsaciens…ce  qui fit écrire à Claude : « C’est par un prodige de sympathie et de compréhension humaine que C. R. pu entrer dans le monde d’un vieux Juif d’Europe orientale réfugié en Alsace, disgracié de nature, rescapé d’Auschwitz… »

Trente ans après, « Nissim Rosen, un pèlerin ordinaire » est toujours réédité.

 

 

Que l’on ferme un livre ou seulement quelques pages d’une biographie, naît un étrange sentiment d’abandon d’un poète voire de doute quant à la Vérité. C’est encore Montaigne qui peut rassurer : « Nous sommes nés à quêter la vérité ; il appartient de la posséder à une plus grande puissance ».

Claude Vigée a porté Sa Vérité à la plus haute puissance : « Survivant, j’apporte ici le témoignage de notre jeunesse brisée ; rescapé, je dis le destin d’une génération vouée toute entière au désastre ». 

Il a partagé un siècle de notre souvent tragique Histoire. Sur des milliers de pages. Nous pourrions le suivre encore et encore comme on suit un maître de Sagesse et malgré tout d’Espoir, à jamais animé par le Souffle divin.

Ce rôdeur des frontières, digne fils de Jacob, repose à présent dans sa terre natale au milieu des siens retrouvés, apaisés.

 

« L’aventure du désir dans le monde s’achève-t-elle visiblement dans l’existence ? Certes  la mémoire est douleur mais l’oubli fait plus de mal encore que la nostalgie : il reste une volupté pour les fantômes de l’Amour ».

 

Christiane Roederer
Président honoraire de la CNA

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Pâque de la Parole, Flammarion, 1983

L’été indien (poème et journal de l’été indien), Gallimard, 1957 – réédition Cerf/Paroles et Silence 2001. 

Moisson de Canaan, Flammarion, 1967 : récits et poèmes évoquant nos premières années en Israël (1960-67). 

La Maison des vivants, Images retrouvées , La Nuée Bleue, Strasbourg, 1996 : illustrations et textes autobiographiques. 

Du bec à l’oreille (album de textes), Ed. de la Nuée Bleue, Strasbourg 1977. 

Un panier de houblon

tome I, La Verte Enfance du monde, J.-C. Lattès, 1994. 

tome II, L’Arrachement, J.-C. Lattès, 1995. 

Dans le silence de l’Aleph, Albin Michel, 1992 : la vie spirituelle et l’expérience de la révélation à la lumière du texte biblique. 

Délivrance du souffle, Flammarion, 1977. 

L’Extase et l’Errance (essais), Grasset, 1982 : les rapports entre la prose narrative et la poésie lyrique dans l’optique de la Bible. 

La lutte avec l’Ange, Les Lettres, 1950 – réédition l’Harmattan 2005. 

Canaan d’exil, Pierre Seghers, 1962.

Une voix dans le défilé, Nouvelle Cité, 1985 : Vivre à Jérusalem, 1960-1985. 

Les Orties noires (poèmes et proses), Flammarion, 1984 – réédition Ed. Oberlin 2001. 

Lièwesschprooch, Dichtung, Langue d’amour, Poésie, 1940-2008, 2008, Association des Amis du Musée de la Laub

 



[1] Il serait impardonnable de ne pas citer Adrien Finck, germaniste, poète, professeur à l’Université de Strasbourg  dont « l’œuvre réside dans la musique, sa « Mülmüsik » , tendue jusqu’à la dissonance, elle n’en constitue pas moins le fondement, la référence à la mélodie natale profonde » écrit Claude Vigée.