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24 mois de travaux de restauration pour redonner à la cathédrale d'Alès ses couleurs de 1876

par Thierry Martin

Correspondant de l’Académie de Nîmes

Les pages qui vont suivre ne suffiront pas à donner une idée, même modeste, de tous les épisodes qui ont balisé ce grand livre d’histoire(s) que les pierres et les décors de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste d’Alès peuvent contenir. Depuis le XIXe siècle, la notion de patrimoine a commencé à prendre du sens et l’ouvrage « Recherches historiques sur la ville d’Alais » (1860) reflète ce souci de mieux connaître quelles furent les origines d’un édifice intimement lié à la naissance de la cité alésienne. Son origine et la période médiévale sont souvent tissées de doutes et de suppositions que les historiens modernes auront à cœur de valider ou d’infirmer dans les années qui suivent ces écrits. Ils ne sont que des pistes supplémentaires aux travaux de restaurations des décors et de l’infrastructure qui ont permis de révéler de nouvelles traces enfouies dans cet édifice, souvent modifié au cours des siècles. Nous nous en tiendrons au bâtiment actuel avec sa tour du XVe siècle, adossée à une façade primitive des XIIe et XIIIe siècles, la nef du XVIIe siècle et le chœur à la romaine de la fin du XVIIIe siècle.

Après 24 mois de travaux, les décors restaurés et l’infrastructure technique étaient inaugurés, les 7 et 8 mars 2020, en présence des autorités publiques et religieuses. Le jeudi 29 octobre 2020, la cathédrale Saint-Jean-Baptiste se voyait récompensée du prix national du Geste d’or, au titre du patrimoine, honorant ainsi, par cette reconnaissance nationale, les entreprises et le cabinet d’architecture du patrimoine Fabrica Traceorum, avec l’architecte Céline Girard, comme chef de projet.

 

Un édifice érigé en cathédrale en 1694

 Cette communication se limitera aux trois siècles qui nous précèdent, avec quelques insertions dans la période médiévale concernant l’ancienne cathédrale Saint-Jean-Baptiste d’Alès. Le grand chœur de Donat et Giral, inauguré en 1780. Erigé à la dignité de collégiale en 1472, l’édifice deviendra cathédrale en 1694, par la Bulle du 17 mai 1694, promulguée par le le pape Innocent XII. Car n’oublions surtout pas que les troubles religieux favorisés par une instabilité politique avaient été nombreux depuis la mort de François Ier en 1547. Le mouvement réformiste, sous l’impulsion de Calvin, se développe rapidement en France et trouve des émules dans les divers milieux sociaux, y compris celui des Grands du royaume. D’un côté la famille des Guises, formant le parti catholique, de l’autre le parti huguenot avec le Prince de Condé et Henri III de Navarre, futur Henri IV. Ce dernier, devenu roi de France et sacré à Chartres en 1594, avait abjuré la foi protestante l’année précédente dans la basilique Saint-Denis. Soucieux de rassurer les huguenots, il promulguera l’Édit de Nantes en 1598, qui établit le pluralisme confessionnel. Quant à l’Église Saint Jean-Baptiste, collégiale depuis 1472, elle subit dès la 1ère moitié du XVIe siècle les contrecoups violents des idées nouvelles venues de Genève. Successeurs des anciens féodaux, les De Cambis, nouveaux barons d’Alès, passent eux-mêmes du côté des Protestants, plus pour des raisons politiques que spirituelles. Il faudra attendre 1563 et l’Édit d’Amboise pour que les chanoines reprennent possession de la collégiale, ruinée mais pas détruite. Cette paix sera précaire puisque tout le Midi de la France est ensanglanté le 30 septembre 1567 par la nuit de la Michelade où de nombreux Catholiques sont massacrés. L’Église Saint Jean-Baptiste disparaîtra presque complètement sous le pic des démolisseurs et la cupidité des pillards. Il faudra attendre l’avènement du roi Louis XIII pour que le culte Catholique soit rétabli dans tout le royaume de France. Alès, ville protestante capitulera le 17 juin 1629 tandis que le Roi, le cardinal de Richelieu et les troupes pénètrent dans la ville par la rue de la Roque.

 A partir de 1633, les entrepreneurs Jean Carrière et Etienne Chirac vont entreprendre la reconstruction de la collégiale, de nombreux atermoiements vont ralentir le cours des travaux. Ce ne sont que dix années après que l’ensemble de l’édifice est reconstruit pour l’essentiel selon le goût du temps, dans le style gothique languedocien avec la tour fortifiée, qui n’avait pas été détruite.

Les sept évêques d’Alès

Sacré comme premier évêque d’Alès le 29 août 1694 à Montpellier, l’Abbé François Chevalier De Saulx, Docteur en Sorbonne, ancien missionnaire royal, fit la prise de possession solennelle de la Cathédrale Saint-Jean-Baptiste le 2 février 1695. Le début de son épiscopat sera marqué par les sanglantes révoltes des Cévennes, cette guerre des Camisards qui ravagea l’ensemble du nouveau diocèse. Ce sont six évêques qui lui succèderont, enrichissant intellectuellement et matériellement la communauté cévenole qui restera longuement marquée par les guerres religieuses et la division de la Foi. L’Édit de Tolérance en 1787 signera par sa légalité la fin d’une opposition violente, sans pour autant la dissoudre complètement dans les consciences.

Chacun des évêques alésiens aura su laisser, à sa manière, une empreinte de son passage contribuant au désenclavement du diocèse des Cévennes et à sa prospérité. Rappelons, pour mémoire : Comment Mgr De Hennin-Liétard commença à faire améliorer le réseau routier ; Comment Charles d’Avéjan fit édifier le nouveau palais épiscopal et endiguer le Gardon contre ses ravageuses inondations ; Comment Mgr Vivet De Montclus encouragea la sériciculture ; Comment Mgr De Beauteville fit construire l’hôpital et la Maison de la Providence, sans oublier les grandioses travaux d’urbanisme et la réédification d’un nouveau chœur à la cathédrale ; Comment Mgr De Balore acheva ces travaux d’embellissement ; Et comment Mgr De Beausset, poursuivant les Académie cévenole tome XXX 41 travaux d’utilité publique, accentua le développement des études et favorisa l’installation, au centre de la cité, d’une École royale de Marine… Ces sept évêques ont régné sur Alès aux dates suivantes : 1694-1712 : François Chevalier de Saulx ; 1713-1719 : Jean-François-Gabriel de Hénin-Liétard ; 1721-1744 : Charles de Bannes d’Avéjan ; 1744-1755 : Louis-François de Vivet de Montclus ; 1756-1776 : Jean-Louis du Buisson de Beauteville ; 1776-1784 : Pierre-Marie-Magdeleine Cortois de Balore ; 1784-1791 : Louis-François de Bausset.

Les clefs de voûte armoriées de la nef de la cathédrale d’Alès racontent une partie de l’histoire alésienne

 Dans la nef construite au XVIIe siècle, trois clefs de voûte armoriées instruisent sur les personnages qui gouvernèrent les destinées de la cité alésienne. La lecture de ces trois clefs se fait de l’ouest à l’est.

1 – Famille De Cambis – D’azur au pin d’or fruité de même accosté de deux lions affrontés d’or. La maison de Cambis, connue depuis 1256, est originaire de Florence, où ses plus anciens membres ont eu les premières dignités de l’État de Toscane. Marc de Cambis fut un des chefs de l’armée du roi Louis XII à la conquête du Milanais ; Luc, fils de Marc, fut si zélé au service de la France qu’il quitta Florence pour suivre le roi Louis XII, et s’établit en Languedoc. Dominique son fils y acquit la baronnie d’Alais en 1509 de la maison Pelet-Narbonne.

 2 – D’azur à trois fleurs de lys d’or briées d’un bâton d’or en barre _ Charles de Valois et son fils Louis-Emmanuel, comtes d’Alais. Charles de Valois (1573-1650) Duc d’Angoulême, Comte d’Auvergne, de Clermont-enBeauvaisis, fils naturel de Charles IX (1550-1574) Roi de France. Chevalier du Saint-Esprit. Et Louis-Emmanuel de Valois-Angoulême (1596-1653) Duc d’Angoulême. Chevalier du Saint-Esprit. Colonel Général de la Cavalerie.

3 – 1472 avec deux clefs d’argent passées en sautoir et en pointe – Armes du chapitre collégial d’Alais, rappelant la Bulle du pape Sixte IV (22 août 1472) élevant à la dignité de collégiale l’église Saint-Jean-Baptiste d’Alais.

Un grand chœur et les collatéraux sont érigés

dans le dernier tiers du XVIIIe siècle

 Après de nombreux projets avortés et souvent trop coûteux, ce sont les deux architectes montpelliérains Jean-Antoine Giral et Jacques Donnat qui décrochent le chantier d’agrandissement de l’édifice avec un vaste chœur et ses collatéraux (chapelles, sacristies, archives, salle capitulaire). Le chantier de construction est attribué, en 1771, à Jean Ricard et associés, de Montpellier. Cependant, la démolition de l’ancien chœur sera altérée par un glissement de terrain, entraînant un effondrement de la première travée de la nef. L’inauguration de l’édifice agrandi et rénové se fera en mai 1780.

Un grand décor peint est installé par Antoine Sublet dans la nef, les chapelles et le chœur de la cathédrale

 Une étude de Shannon Leclercq nous renseigne sur ce peintre décorateur : « Antoine Sublet (1821-1897), Peinture et catholicisme au XIXe siècle » Le père, Claude-Philibert Sublet, cordonnier, épouse la demoiselle Élisabeth Fayard à Lyon, en 1817. Le couple donne d’abord naissance à deux filles (en 1818 et 1820) probablement décédées en bas âge, leur existence n’étant confirmée par aucun document dans les années subséquentes. BenoîtAntoine Sublet est donc considéré comme l’enfant aîné de la famille lorsqu’il vient au monde le 8 juin 1821, avant d’être rejoint six ans plus tard par le benjamin, Félix-Anne. Antoine Sublet est admis à l’école des Beaux-Arts de Lyon à l’âge de quatorze ans et passe deux années en classe de principe, une en bosse puis une dernière en portrait. Il achève son cursus en obtenant le troisième prix (ou « deuxième mention ») de dessin dans la catégorie portrait, pour « une tête d’après nature ». Antoine Sublet part en Italie vers 1847-1848, dans un contexte personnel qui demeure inconnu. Il entreprend vraisemblablement le Grand Tour puisqu’il écrit dans une lettre avoir étudié « les œuvres et les procédés des grands Maîtres en Italie pendant dix ans ».

Il se fixe à Rome pour les dernières années de son séjour, où il exerce une activité de copiste en collaboration avec le peintre et sculpteur Charles Soulacroix (1825-1899), beau-frère de Frédéric Ozanam (1813-1853), fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, historien et essayiste catholique français. En 1854, la proclamation du dogme de l’Immaculée-Conception constitue un événement marquant pour le monde de la chrétienté, mais également pour le peintre : « la reine [d’Espagne, Isabelle II] a reçu le plus beau portrait de Pie IX et, sans contredit, le plus fidèle qui ait été exécuté jusqu’ici […] M. Sublet a obtenu l’insigne honneur de pouvoir étudier d’après nature les traits augustes et vénérés du Souverain-Pontife… » Arrivé à Marseille, Sublet débute la décoration des voûtes de l’église SaintThéodore, un vaste projet auquel il se consacre quatre années durant afin de représenter Le Triomphe de la Croix (1857-1861) qu’il décrit comme « un travail de plus de cent figures en raccourci, le plus considérable dans ce genre qui ait été exécuté en France depuis le Val de Grâce. » 1868 : il signe une série de onze figures grandeur nature pour l’abside de l’église Saint-Julien de Chusclan (Gard) représentant l’Immaculée-Conception entourée par des saint(e)s populaires (la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, sainte Germaine) ou locaux (les saints Julien et Emetery). Académie cévenole tome XXX 43 Le peintre reprend son chemin en direction du sud jusqu’à l’abbaye de Prémontrés Saint-Michel de Frigolet, près d’Avignon (Vaucluse). Le père abbé Edmond Boulbon vient de faire construire une église dédiée à l’ImmaculéeConception. La signature de Sublet sur la coupole du coeur 1875, Sublet et Marinelli débutent la décoration de l’ancienne cathédrale Saint-Jean Baptiste d’Alais (Gard), mise à mal durant la période révolutionnaire.

Le chantier s’étend « sur l’ensemble de l’édifice : de la coupole du chœur à la nef, aux chapelles latérales ». Si les voûtes d’azur ainsi que les arceaux jaunes sont probablement réalisées par l’ornemaniste Joseph Marinelli, l’intervention de Sublet se veut plus délicate à distinguer, hormis le chemin de croix marouflé sur les bas-côtés de la nef. Pour cause, les décors figurés de la coupole sont fortement altérés et les chapelles latérales principalement ornées de copies. La famille Sublet retourne vivre dans la capitale à la même époque, soit aux alentours de 1874-1876.

La voûte étoilée de la nef érigée au XVIIe siècle

 Sublet commence à travailler pour les Chartreux en 1877 lorsque le Révérend Père Dom Roch Boussinet, prieur de la Grande Chartreuse et supérieur général de l’Ordre, lui confie l’exécution des portraits de ses prédécesseurs, pratique interrompue depuis la Révolution. Les quatre Vertus cardinales de la coupole du chœur. Le grand décor de Sublet s’organise autour des Quatre vertus cardinales de la coupole du chœur : La Tempérance – La Force de l’esprit – La Justice – La Prudence. Une Vertu, La force de l’esprit (ou La Vaillance). Académie cévenole tome XXX 45 Quatre grisailles entourent les vertus cardinales : La Visitation, L’apparition de l’archange Gabriel à Zacharie, Saint-Jean-Baptiste montrant l’Agneau de Dieu et La Décollation de Saint-Jean-Baptiste. Ils sont entourés de séraphins, chérubins et anges musiciens. Cinq Demi-figures des Vieillards de l’Apocalypse, portant des harpes d’or, servent de base à cette pyramide angélique. “Les nervures qui les divisent seront étoilées, cette demi-coupole symbolisant le ciel dans son ensemble.” (Sublet) Une grisaille, L’apparition de l’archange Gabriel à Zacharie. Une des cinq Demi-figures des Vieillards de l’Apocalypse.

Restaurée, la cathédrale Saint-Jean-Baptiste d’Alès nous redit, à sa façon, comment le catholicisme se vivait dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec un décor grandiloquent, dénigré au XXe siècle et adulé au XXIe !